IL N’EN SAVAIT RIEN

Nouvelle

j'essaie de publier avec une mise en page correcte, merci de m'excuser
pour la présentation un peu maladroite mais que j'espère lisible.
Je publierai la suite progressivement, je crois qu'il y a environ trente
à quarante pages...



page 1

Il ne choisirait plus la lumière où le jour est doux, le moindre moment singulier
qui réchauffe un peu, juste cela ! Ce n’était pas une décision mais un songe arrivé
à la porte de ses pas perdus sans crier gare !
Avait-il compliqué la vie à ce point qu’elle rampe sur les planchers du temps
où seuls les pieds nus n’ont d’écho lorsque, partout, des talons claquent comme
des volets, aux fenêtres bien fermées, que le vent bouscule les soirs d’orage ?
Bien des questions dont il ne voulait plus les réponses. Ne plus passer de l’immense
silence aux heurts que le temps pose devant soi ! Trop de questions pour, bien
souvent, peu de chose ! Mais il en était ainsi, rien ne dérangeait ce fonctionnement et,
par cela, il mesurait l’impossible d’un autre pas sur une autre route tant les leurres
l’avaient comblé !
Il savait, à présent, qu’il vivrait dans son cœur la tendre beauté gravée de son enfance,
lorsque, seul, il « voyageait » dans la grande nature de son pays natal !
Cet unique souvenir lui avait offert tant de chemins, de libertés qu’il s’y replongeait
certain que, dans le monde, les Êtres n’ont de pas qu’à se déchirer, qu’aucun ne
tient la paix pour bonheur et ne lui accorde vraiment de respect.
Et lui-même était-il sûrement pareil !
Il n’en savait rien !
Il ne voulait plus répondre !
Il mit toutes les questions à la poubelle et, dans le ciel qui reprenait des couleurs
après ces jours d’orage, il plongea vers les souvenirs de son enfance où nul ne
pouvait entrer !

 

page 2

Il attisait le feu dans la cheminée lorsqu’on frappa à la porte, c’était pourtant
un jour comme les autres, un jour qui se terminait sur des points de suspension.
Des points comme les cailloux semés du petit poucet, des points comme des
poings qui s’égarent sur le visage du temps passé. Il posa le tisonnier, le feu
crépitait de plus belle, sa lumière multipliait des ombres toutes tendues de gris
différents selon les recoins de la pièce.
En ouvrant la porte il songeait encore à son enfance, à ces doux lieux de
campagne, l’été, quand les troupeaux s’abritent près des bosquets ou sous des arbres
centenaires, quand il marchait sans le moindre but que celui d’entendre la
nature et tous ses silences ébruités d’insectes ou seulement de ses pas sur
les sentiers caillouteux.


       - Pourquoi tout mettre à la poubelle demanda la silhouette plantée devant la porte
qu’il venait d’ouvrir ?

      - Je n’ai même plus de poubelle, tout a servi à allumer le feu… Mais entre…

 La lumière du feu guida la silhouette qui s’installa dans un fauteuil à demi éventré.
Sur la table basse un cendrier plein de mégots côtoyait un verre de vin, une bouteille
demie vide, un stylo, des feuilles éparses. Il amena un autre verre, le remplit.

      -     Tu as trouvé le chemin ? Pourtant je l’ai creusé de tous mes pas chaque jour afin
qu’il soit impraticable…

-         Quand on cherche on trouve ! « A celui qui frappera, l’on ouvrira ! »

-         Voilà, tu recommences avec tes citations bibliques…

-         Je ne cites pas, je dis ce que j’ai appris…

-         Moi, ce que j’ai appris est au feu…

-         Aucun feu n’éteint l’enseignement de la vie, ni les douleurs, ni les jours de paix…

le 11 05 2010

 


page 3


Le feu commençait à s’assoupir. Ils partagèrent le reste de vin assorti de pain de campagne
et de fromage qui avait mûri sur la paille dans un cageot qui ne servirait jamais à allumer
le feu car, ici, le feu de cheminée restait imperturbable.
Le matin des braises encore rougeoyantes suffisaient à rendre l’âme à la vie mais guère la
vie à l’âme.
Ils s’étaient endormis.
La clarté du petit jour, par les fenêtres étroites de la maison, lui ouvrit
les yeux. Sur la table basse les deux verres se frôlaient, le cendrier était vide, le pain

et le fromage rangés. Machinalement il alla souffler sur les braises, ajouta quelques
bûches dans l’âtre, et l’éternel crépitement repris sa chanson.

Il s’étira, fit quelques pas vers la cuvette posée sous la pompe à eau. Un allé retour
sur le bras de la pompe suffit à faire monter l’eau et remplir la cuvette. Ces gestes
étaient si quotidiens qu’il ne les remarquait même plus. Il poursuivait sa route sur
les chemins de son enfance. Il fit sa toilette, alla jusqu’à la porte et fit ses premiers
pas de la journée, ceux qui devaient rendre le chemin impraticable


Le 11 05 2010


page 4

Bien sûr l’hiver s’en irait, le feu, doucement, cesserait d’éclairer la pièce et le soleil
paisible, aux premiers jours du printemps, viendrait peindre les ombres de ses rayons
de feu.
Bien sûr, songea t il, elle était là. J’ai bien ouvert la porte. Nous avons parlé. Mon chemin n’est pas assez creux, et revoilà des questions ! « Je ne veux plus de question ! » Je ne veux plus savoir… »

Le printemps s’inscrivait dans les branches des arbres. Les premiers perce-neige depuis longtemps avaient laissé leur place aux pensées. Il sortit, sachant qu’il creusait, une fois, de plus, le chemin qu’il voulait impraticable.
Non loin, une ferme burinée par tant de vie, une ferme aux murs épais, à la porte grinçante,
une ferme dont il savait « tout » autant qu’elle le connaissait pour l’avoir vu naître, profilait
l’âme d’une femme : Madame Bonnefoie.

Il fut à cet instant la silhouette devant la porte. Madame Bonnefoie lui dit :

         -   Entre, Petit !

Près d’elle il retrouvait tous les parfums des monts, des plaines, des étables chaudes où
les « bêtes » ont la valeur humaine que les humains – entre eux – ne s’accordent plus. Il
retrouvait une Femme âgée, pleine de sagesse dont le regard n’était rien d’autre qu’un sourire.

         -   Entre, Petit !

 De son armoire sculptée par les maux de sa vie, elle sortit deux petits verres et la niaule, ce breuvage rituel qui accueille tout un chacun s’il y consent.

         -    Nous avons passé l’hiver, dit-elle, c’est déjà beau…

        -     Vous avez veillé, hier soir ?

        -    Je me suis endormie dans cette chaise, vois tu, je ne la quitte plus…

         -   Quelqu’un est venu chez moi, avez-vous entendu des pas sur mon chemin impraticable ?

        -    J’ai vu une lumière quand tu as ouvert ta porte, ton feu illumine toute la vallée…

        -    Alors vous avez vu la silhouette ?

        -   Je ne vois que les lumières puissantes,  celles du feu, du soleil, des étoiles mais pas les ombres !
 

La niaule avait un goût de fruits, des fruits sans âge, des fruits récoltés à la main parmi les arbres du verger ou parmi les baies qui sillonnent les sentiers. Leurs deux verres se frôlaient.

Il se roula une cigarette. Embrassa Madame Bonnefoie sur le front et reprit le chemin qu’il creusait afin qu’il fut impraticable.

Le 11 05 2010

 
page 5


En ce premier jour de printemps, les fleurs s’égouttaient de leurs pensées précieuses. Il ne regardait pas autour de lui, seul son chemin creusé importait à ses pas comme à ses songes !
Rapidement s’approcha de lui la porte de sa maison. Elle était grande ouverte bien qu’il la sut

petite. L’interrogation revint comme les nuages se glissent entre nous et le soleil. L’avait-il laissée ouverte ? Oublia t il de la fermer ? A nouveau de nouvelles questions auxquelles il ne répondrait.
Il ne chercha rien, se posa dans le fauteuil à demi éventré comme éventrée la demie bouteille
de vin qu’il chercha d’une main machinale, songeant à ces deux verres qui se frôlaient toujours sur la table basse. Il avait éconduit bien des rumeurs, bien des regards qui ne songent qu’à eux ; son ombre allait la vie, la vie traçait des ombres.

Elle était là se dit-il… D’où revient-elle ? Quel est son nom ? Son histoire écrite en moi ?
Pourquoi maintenant que je suis en paix ?

Madame Bonnefoie pouvait tout voir, tout savoir. Pourtant elle était restée aveugle ce soir là !
Que fallait-il en penser ? Elle d’une telle sagesse avec tant de chemins creusés sous ses pas
dans l’aride des vallons, des collines où l’on se disperse autant que dans l’immensité
nuisible des villes qui vous avalent ?
Les questions dans l’âtre du feu éteint par le printemps qui sait mentir lorsque naissent des
fleurs sans que le bourgeon vut le jour, les questions se gravaient comme sortent de la terre
les premiers pissenlits avec lesquels il faisait de petites salades agrémentées de lardons frits.
Les questions ! La question revenait au jour.

Il but un peu de vin, se tourna vers la fenêtre où, parmi les pâturages, coulait un ruisseau
clair à peine ombré dont le chant ne cesserait plus jusqu’au prochain automne. La silhouette
était assise au bord de ce temps. Il ne voulait pourtant plus se poser de question mais un jour viendrait – il y songea – où leurs regards vraiment se croiseraient.


le 14 05 2010

 

 

Il était resté longuement à la fenêtre. Le soleil s’éteignait doucement sur la vallée, les ombres longues du soir se mélangeaient ainsi que l’obscurité s’installa. Seul le ruisseau reflétait les premières étoiles bien que son chant s’estompait. La nuit prenait le jour.

La fenêtre fermée, il laissa sa porte ouverte. Il mit deux assiettes sur la table basse, sortit du pain et du fromage et commença à cuisiner quelques légumes.

La lumière du feu, pour cette première nuit de printemps, avait cédé la place à deux petites lampes qui jetaient une douce lumière dans la pièce et tout était calme.

    - Tu veux manger, dit-il, sentant, dans son dos, une présence ?

- Oui et me reposer aussi…

- Entre, assieds-toi…

La silhouette s’installa dans le fauteuil demi éventré. Elle remarqua les deux assiettes et songea : « Il ne m’a pas oubliée ! »

Il ne se regardèrent pas, n’échangèrent aucun mot. La bouteille de vin était vide. La nuit pleine. Il sortit creuser un peu plus le chemin qu’il voulait impraticable. Non loin il aperçut
la lumière à la fenêtre de Madame Bonnefoie. La fatigue et la fraîcheur du soir ramenèrent ses pas vers la maison. Il entra. La table basse était débarrassée. Il prit une couverture et
couvrit la silhouette qui s’était assoupie.
Demain, il faudra que je descende un matelas du grenier, songea t il ! Il poussa un peu la table basse pour dégager un coin de tapis et s’étendit là. Il était à ses pieds.

 

De là son regard ne pouvait observer que le tas de cendre que l’hiver avait déposé dans la cheminée. Il y restait quelques bûches bien noir dont le feu n’était venu à bout. Il sortit peu à peu de son sommeil et remarqua la table basse, elle était déplacée. « Mais qu’est-ce que j’ai encore fichu avec ses verres de vin ? Ai-je au moins creusé le chemin que je veux impraticable ? »

Il se leva péniblement, se dirigea vers la cuvette sous la pompe et activa le bras qui apportait l’eau pour sa toilette. Il refit ce geste et se mit la tête sous l’eau très froide qui montait du puit.
Peu à peu les choses lui revenaient en mémoire. Il avait poussé la table basse à fin de s’étendre sur le tapis. Mais avant ? Avant songeait-il !

Encore des questions, des questions qu’il ne voulait plus se poser. Des questions auxquelles il ne voulait plus répondre.

Tant de soirs, seul, avec son vin, son écriture et le silence ! Tant de soirs avec les mots ! Tant de mots jetés vers les cieux que nul ne sait plus regarder ! Tant de fois à avoir espéré toucher un cœur, une âme, un Être rien que par l’Ecriture !

Il s’essuya le visage, se frotta énergiquement les cheveux et, dans le petit miroir accroché au mur, se regarda. Il avait une barbe de cinq jours ! Il se trouva ridé, fatigué pour des questions et puis d’autres questions que la vie pose comme un enfant qui dit toujours : « Pourquoi ? »

Il se dirigea vers le fauteuil et remit la table basse à sa place. Il vit la couverture, la ramassa. A cet instant tout lui revint en mémoire. Elle dormait, se dit-il ! Elle dormait j’en suis sûr !

Ce fut le premier jour où il ne songea pas à aller creuser le chemin qu’il voulait impraticable. Il n’eut pas le temps. La porte s’ouvrit. Il se retourna et vit la silhouette que le soleil auréolait  d’une étrange clarté.
 

- Je peux entrer dit-elle ?


- Bien sûr…

- Où es-tu allée de si bonne heure, poursuivit-il ?

- Il y a une ferme non loin. J’aime marcher quand le jour se lève !

- Tu es allée chez Madame Bonnefoie ?

- J’ai trouvé une ferme où demeure une vieille femme, elle m’a offert du lait chaud et de grandes tartines de confiture.

- C’est Madame Bonnefoie…

- Je ne sais pas, mais elle m’a parlé de toi…

Elle s’avança vers lui. Jamais ils ne furent si près l’un de l’autre. Il la regarda.
Tu n’as pas changé, ton regard, le dessin de ta bouche, la couleur de tes cheveux, tu es telle que ce jour où je suis parti… Moi, les rides ont gravé mon visage, le temps m’a griffé l’âme et le cœur… Moi j’ai vieilli…

Elle se dirigea vers le fauteuil, s’y installa. L’or du soleil profitait de la porte ouverte et de
la petite fenêtre pour jeter toute la chaleur possible sur eux.

- Chris, dit-il, veux-tu un café ou un petit verre de niaule ?

Elle ne répondit pas. Son regard fixé sur les cendres dans l’âtre, elle découvrait cet exil. Ce lieu qu’il avait choisi pour disparaître, pour oublier, pour ne plus se poser de questions auxquelles il ne voulait plus répondre. Elle sentait en elle, malgré cela, un espoir, une illusion peut-être, songea-t-elle ! Mais ce qui demeurait primordial, c’est qu’elle l’eut retrouvé après tant d’années.
Devant ses yeux défilaient des photos, des écrits, des paroles. Tout ce qui lui avait permis d’arriver ici avant qu’il n’eut trop creuser le chemin qu’il voulait impraticable.

- Tu veux un café ou un petit verre de niaule, reprit-il ?

- Un petit verre de niaule s’impose, répondit-elle…

Il posa sur la table basse deux verres que lui avait donné Madame Bonnefoie et la bouteille de niaule au trois-quarts entamée. Il tira vers lui un tabouret à trois pieds, de ces sièges qui n’avaient d’usage que pour la traite des vaches et qui, avant, demeuraient toujours dans l’étable. Il remplit les verres. Il n’osait la regarder.

- A quoi buvons-nous, dit-il ?

- A notre rencontre…

 

Une foule de questions se bousculait dans sa tête, lui qui n’en voulait plus, lui qui avait tant creusé le chemin qu’il voulait impraticable. Il remplit à nouveau les deux petits verres machinalement comme pour combler le silence. Quand il la regarda à nouveau, son visage, que le temps n’avait marqué, le mit en confiance. Autant il avait oublié de creuser son chemin ce jour-là, autant il brûlait de questions.

-         Comment es-tu arrivée ici, ce lieu est mon secret ?

-         Dans tes écrits, dans les photos que j’ai retrouvées, dans ce que l’on m’a dit de toi, j’ai d’abord situé la région. Il fut facile de comprendre que tu étais revenu vers ton lieu de naissance.

-         Quels écrits, quelles photos, qui t’a parlé de moi alors que tu me connais si bien ?

-         Tous tes textes étaient rangés soigneusement dans des cartons ainsi que les photos…

-         Pourquoi revenir vers moi, maintenant, après tant d’années ?

-         Je ne voulais pas continuer de vivre, je ne pouvais pas… sans te voir…

-         Chris, dit-il, j’ai creusé mon chemin afin que nul ne le retrouve, j’ai éteint toutes les questions que la vie pose devant nous sans qu’aucune n’ait de vraie réponse. Je suis venu ici pour m’y éteindre…

 -     Je ne m’appelle pas Chris, répondit-elle…

 

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Poésie mon amour                  Poésie Mon Amour 2
 

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