Qui regarde qui?

                               Le magasin, ses rayons surchargés. Les chariots se remplissent. L’on piétine, l’on tend les bras par-dessus des encombrements humains. Certains dissèquent les étiquettes, d’autres reposent un vêtement au rayon parfumerie. Musique de fond. Annonce d’enfant égaré. Un couple parle fort devant les surgelés. La chaleur humaine se refroidit

- L’on demande un responsable électrobidule à la caisse ixième de l’ixième issue payante…

                                Deux mômes avalent des yeux des C.D. alignés sur près de trois mètres de long vers les chaînes stéréos. La chaîne de leur porte-monnaie verrouille leur choix.

                                L’abondance humaine n’a d’égale que l’abondance de l’offre.

                                Qui regarde qui ?

                               Cette dame, vêtue par l’été, jette un regard froid au gamin qui pleurniche dans le chariot qu’elle croise. Choix des gâteaux. Difficile !

                                A deux pas, un peu de mobilier. Un couple d’un certain âge essaie les banquettes clic-clac. Clique, claque fait la main sur la joue du gosse qui pleurniche.

- L’on demande un responsable électrobidule à la caisse ixième de l’ixième issue payante…

- Le propriétaire du véhicule immatriculé… est prié de se rendre à l’accueil…

                                Le couple âgé en est à son troisième clic-clac. L’enfant reconnaît le propriétaire du véhicule immatriculé… Papa ???

- Votre véhicule est stationné sur un emplacement réservé aux handicapés...

                           Il ne manquait plus qu’Eux ! En fait le handicape du clic-clac était l’inconfort, comme le clique claque de l’allée retour qu’avait reçu le gamin.

                               Les poches des deux gosses devant les C.D. n’avaient pas de handicape. Qui plus est, ils pourraient quitter les lieux par la sortie des artistes. A cet endroit du magasin, la dame vêtue par l’été détourna le regard du vigile. Sa petite qualification, épinglée sur sa chemise fraîchement repassée, tremblotait. Les deux gosses, dehors, virent les joues rouges du gamin, mais il faisait soleil… au moins dans leurs cœurs.

                               A deux pas, le véhicule immatriculé… commençait une marche arrière afin de libérer l’emplacement.

- Papa, c’est quoi un handicapé ?

- C’est quelqu’un qui ne vient pas ici…

- Ah, ben il en a de la chance, au moins il ne se perdra pas…

                               Un bruit sec commanda à l’homme de freiner brusquement. Coup d’œil dans le rétro. Rien. L’homme descend. Dans le clic-clac à roulettes le couple âgé était allongé, encastré sous le véhicule. Le vigile accourut avec la dame vêtue par l’été.

- Avez-vous votre ticket de la ixième issue payante, demanda-t il, votre article est garantie deux ans ?

                               Par la sortie des artistes, un long défilé commença. Les ixièmes issues payantes étaient désertées. Le couple, qui parlait fort devant les surgelés, se fit discret.

- On demande un responsable relations humaines sur le parking… On demande un responsable relations humaines sur le parking…

                               L’annonce défilait dans les haut-parleurs, écho imperturbable à cet individuel brouhaha qui semblait dire : Il ne se passe rien… Il ne se passe rien… Il ne se passe rien.

 

vous écoutez Sonata in Aminor for Flute et Guitare (.Grave) de

Tomaso ALBINONI (1671-1750)

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